HISTOIRE D' OULAD JERRAR

Les Oulad Jerrar sont issus d’une tribu arabe Maq’il. Leur introduction dans le Sud-ouest marocain date de l’époque d’Ali ben Yadder (vers 1250) un souverain berbère qui a fait appel à ces arabes afin de rétablir son autorité sur les tribus berbères Guezoula qui jusqu’alors lui étaient dissidentes. Cette masse tribale allait très vite constituer un danger quasi permanent même pour l’autorité centrale, eu égard au nombre de révoltes auxquelles les sultans devaient faire face1. En effet, au-delà de leur puissance numérique, ces Arabes s’étaient largement enrichis grâce aux concessions (Iqtaa) des terres et au prélèvement du droit de passage accordés par les sultans mérinides moyennant une dîme annuelle. Ahmed Khaneboubi souligne que très souvent les raisons des expéditions punitives contre les arabes Maq’ils furent économiques compte tenu de leur contrôle des principaux axes caravaniers notamment celui menant de Sijilmassa à Fès où les activités économiques furent interrompues à cause des pillages 2. La tribu des Oulad Jerrar a pu se constituer des concessions au même titre que l’ensemble des tribus arabes Maq’il ce qui a certainement contribué à sa richesse et à faciliter sa domination sur l’ensemble des tribus voisines principalement berbères. Son installation dans la région de Tiznit est très ancienne à en juger par les nombreuses sources historiques.

oulad jerrarEn effet, plusieurs documents attestent de l’ancienneté de cette tribu et de son occupation de vastes territoires dans la région de Tiznit. Cependant, son territoire a été considérablement réduit suite à sa perte d’influence politique sur l’ensemble des tribus avoisinantes. Cette perte d’autorité s’est inévitablement traduite par une perte territoriale notamment des zones riches en eau au demeurant la seule vraie richesse dans cette région aride.

Outre l’actuel territoire de la tribu, les Oulad Jerrar occupaient les riches plateaux de la tribu voisine des Ahl Tazerwalt fief de la famille maraboutique du Saint patron Sidi Ahmad ou Moussa. L’ouvrage de Paul Pascon3 portant sur l’histoire sociale des Ahl Tazerrwalt met l’accent sur un aspect qui nous paraît fondamental pour la compréhension des hostilités quasi héréditaires entre les Oulad Jerrar et les Ahl Tazerwalt. L’étude de Pascon révèle que les Oulad Jerrar détenaient la quasi-totalité des eaux et des terres irriguées dans le bassin de Toumanar, que les différents chefs politiques des Ahl Tazerwalt s’empressaient de reconquérir afin de mettre fin à la suprématie des Jerrari dans cette zone. Au-delà d’un rachat massif des droits d’eau des Jerrari, il s’avère que la logique des chefs Tazerwalti était de rétablir l’autorité des Ahl Tazerwalt sur l’ensemble de son ancien territoire.

Cet épisode, relatant une reconquête territoriale, est à la base des hostilités ayant opposé les deux tribus, et ce, jusqu’à la pacification française. Deux blocs politiques s’affrontaient et mettaient à feu et à sang l’ensemble de la région. D’une part, les Oulad Jerrar constituaient un leff (alliance politique) présidé par les membres d’un seul lignage (les Oulad Bourhim), de même que du côté des Ahl Tazerwalt, seuls les héritiers de la famille maraboutique Sidi Ahmad (ou Moussa) exerçaient le pouvoir politi¬que et par conséquent formaient une autre coalition.

Il ressort de cette opposition lignagère des similitudes entre les Oulad Bourhim, d’une part et les membres de la famille maraboutique, d’autre part. Chaque famille s’est imposée politiquement par la force, par l’élimination physique de l’ancien chef politique, le cheikh Bihi Ngudi, par les Oulad Bourhim, de la même manière que les Oulad Hachem éliminaient une autre branche familiale afin d’exercer pleinement le pouvoir politique sur l’ensemble de la tribu des Ahl Tazerwalt. D’un côté à l’autre, l’appropriation massive des eaux et des terres irriguées constituait une arme pour légitimer leur pouvoir politique et économique. Cette opposition entre les deux clans a conduit à l’assassinat du caïd Ali d’Oulad Jerrar par Husayn Ou Hachem de Tazerwalt. Cet acte a certainement contribué à stigmatiser la haine entre les chefs politiques de Tazerwalt et ceux d’Oulad Jerrar. Au-delà de cette hostilité tribale, il convient de parler d’une hostilité lignagère où deux grandes familles s’affrontaient pour se positionner sur l’échiquier politique au niveau régional. Pour l’une comme pour l’autre, la pérennité de l’exercice du pouvoir n’est possible sans l’institution d’une clientèle qu’il faut constamment fidéliser.

Incontestablement, le personnage qui a le plus façonné le pouvoir politique dans les Oulad Jerrar est le caïd Ayad. Ce dernier est arrivé en scène après l’assassinat de son cousin le caïd Abdeslam par les partisans d’El Hibba en 19134, et durant tout son mandat il a su imposer l’autorité de sa famille en s’accaparant des propriétés d’eau et de terrains, non seulement dans l’oasis de Talaïnt mais aussi dans d’autres séguias (le terme séguia est entendu ici dans son acceptation locale à savoir l’espace irrigué)5 des Oulad Jerrar notamment celle de Reggada où il disposait de la totalité des eaux6, ce qui a fait de lui un personnage incontournable à l’intérieur de sa tribu mais aussi dans les autres formations tribales. À défaut d’exercer une réelle autorité politique sur une partie des tribus de la région de Tiznit, la présence du caïd Ayad se limitait à l’exercice d’un mandat de juge notamment à Ouijjan ou encore dans certaines fractions de la tribu d’Aït Briim, ce qui a certainement participé à renforcer son image d’homme politique à l’intérieur et à l’extérieur de sa tribu. Cette forme de domination culturelle conférée par le titre de juge se substitue donc aux formes de dominations classiques à savoir par l’économique et par le politique. Pierre Bourdieu a d’ailleurs bien expliqué la dualité qui existe entre la violence physique ou économique et la violence symbolique en soulignant que :
« Le don, la générosité, la distribution ostentatoire – dont la limite est le potlatch – sont des opérations d’alchimie sociale qui s’observent toutes les fois que l’action directe de violence ouverte, physique ou économique, est négativement sanctionnée et qui tendent à assurer la transmutation du capital économique en capital symbolique. Le gaspillage d’argent, d’énergie, de temps, d’ingéniosité, est le principe même de l’efficacité de l’alchimie sociale par laquelle la relation intéressée se transmue en relation désintéressée, gratuite, la domination franche en domination méconnue et reconnue, c’est-à-dire en autorité légitime »7.

2 :Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans Mérinides 1269-1331 : histoire politique et sociale, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 76.

3: Paul Pascon et al, La maison d’Iligh et l’histoire sociale du Tazerwalt, Rabat, SMER, 1984.

4 :Aujourd’hui, on n’hésite pas à dire que c’est le caïd Ayad qui a commandité cet assassinat afin de prendre le pouvoir sur les Oulad Jerrar.

5: La séguia désigne à la fois le réseau d’irrigation (le point d’eau et les canaux de distribution) et l’espace irrigué (l’oasis).

6: Cf. Toufik Ftaïta, L’eau et les groupes sociaux dans la région de Tiznit (Sud-ouest marocain) : une approche ethno-écologique du développement en milieu aride, Doctorat d’Ethnologie, Paris V - La Sorbonne, 1996.

7: Pierre Bourdieu, « Les modes de domination », Actes de la recherche en sciences sociales, 1976, 2-3, pp. 128-129.

Source : Toufik Ftaïta, « Structures politiques et irrigation dans le Maroc précolonial et colonial », Socio-Anthropologie, N°17-18, Religions et modernités, 2006.

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